En entrant dans la clairière il ne pu s'empêcher de contempler quelques instants le doux spectacle qui s'offrait à lui. La lumière blanche de la lune baignait l’espace délimité par les arbres qui semblaient avoir édifié ce théâtre à la gloire de la nuit. Les ombres qui se muaient subtilement aux légers mouvements des herbes hautes donnaient une vie presque malsaine aux colosses qui gardaient majestueusement la scène. Enfin, au centre se dressait un immense rocher qu’on aurait dit planté là comme l’autel d’une sombre religion.
Il s’arracha de sa rêverie. Il ne devait pas oublier la raison de sa présence ici : il était éclaireur. Enfin non que ce soit son métier. En vérité il était chasseur, et le petit groupe de chasse dont il faisait partie l’avait désigné pour trouver un lieu idéal à une embuscade. Il rangea sa dague fétiche qui lui avait servi à se dégager un chemin parmi la branche. Ici, même si la géographie ne formait pas à proprement parler de piège, la surface dégagée autoriserait le combat et les herbes hautes participeraient à la surprise.
La surprise il en faudrait ! Voilà plusieurs jours que la traque avait commencée. Anton, Bruleck et lui avait même engagé deux autres gars pour être à la hauteur. Un jeune un peu excité et un grand prétentieux qui semblait néanmoins avoir une quelconque expérience du combat. Djil et Gorm qu’il s’appelait ! Il nourrissait des doutes quant à la qualité de ces deux nouveaux compagnons. Il se rappelait encore la façon dont ils se vantaient hier soir autour du feu de camp : «
- Allons allons Djil, assieds toi tu vas te faire mal, disait Bruleck.
- Me faire mal ? Tu ne sais pas à qui tu parles ! J’ai l’agilité du faucon, la patience du prédateur !
- ahahah toi ? Rigolait Anton. Mon pauvre petit tu ne tiens pas en place, et la plus stupide des bourriques serait plus discrète que toi !
- De la fougue, de la fougue ! Commença Gomr se redressant de toute sa hauteur. Contre notre adversaire elle ne te sera pas suffisante ! Il te faudra aussi faire preuve de force ! De résistance ! Regarde ce bouclier, passé à mon bras il est un mur qu’aucune attaque n’a jamais franchie. Et vous autres ? De quelle protection pouvez vous donc prétendre avec vos guêtres usées et votre lame rouillée ?
- Chacun sa méthode Gorm. Avait-il répondu à cette tirade prétentieuse.
- Méthode ? Je dirais plutôt inconscience ! Mais toi Caïn le chasseur c’est différent ! Toi tu ne te frottes pas à l’ennemi ! Tu restes bien derrière ! »
Il n’avait pas répondu à cette provocation maladroite. Quelle importance ! Lui de toute façon ne se battait pas pour la gloire du combat. Il ne tire aucune gloire de la mort, seule la récompense comptait.
Enfin quoiqu’il en soit cette clairière conviendrait. Et ils avaient juste le temps de se mettre en place. Le plan était réglé et répété, chacun sa position. Lui devait s’approcher et rester à couvert le temps que les autres encercle la proie et occupent son attention. Maintenant un calme effrayant régnait. Tous étaient dans l’attente du moment décisif.
Un craquement de branche. Des bruits de pas au loin. Une ombre se dessinait à la limite du sous-bois. C’était lui ! Sa silhouette se révéla à la fragile lueur de la lune. Tel qu’il l’avait imaginé : grand, la peau sombre, les dents pointues, avançant de cette lenteur qui laisse supposée une grande puissance endormie. L’Orc ! L’Orc guerrier, la terreur des villages, la prime qui leur rapporterait de quoi vivre un temps. Ses yeux sombres regardaient dans le vague alors qu’il avançait à découvert. Finalement il était bel et bien stupide !
Du coin de l’oeil il aperçu le signal. Il commença donc à ramper calmement. La position qu’il avait choisie lui permettrait d’observer discrètement la scène jusqu’au moment de l’attaque. Seul le gros rocher était un obstacle à sa vision. De là il voyait ses compagnons avancer doucement vers la cible. Etaient ils suffisamment discrets ? Tiens, l’un d’eux avançait un peu plus vite. Sûrement ce jeune impétueux. Quelque chose n’allait pas, il lui semblait que l’Orc se dirigeait vers le rocher, comme si à l’instant où il s’était arrêté la grosse bête avait modifié subtilement sa trajectoire. Où vas t’on ? Un Orc, subtil ? Impossible ! Mais ce n’était pas un adversaire que l’on pouvait s’offrir le loisir de sous-estimer.
Cependant il ne pouvait pas se permettre de changer sa position maintenant. Le plan c’est le plan ! Avis que ne semblait pas partagé Djil. Cet imbécile n’allait tout de même pas attaquer le premier ? Bon sang, n’avait-il rien compris ? Attends Djil, attends. Non Djil… NON ! C’est alors que Caïn vit son compagnon bondir l’épée à la main. Le temps ralentit, et pendant un instant le jeune Djil semblait être un aigle qui fondait furieusement sur sa proie.
Mais la comparaison s’arrêta là. Le manche de sa hache en arrière, un vif mouvement de bras et l’Orc cueilla son attaquant en plein vol. Un craquement horrible résonna dans la plaine et le pauvre Djil s’envola quatre pas derrière. Enfoiré ! Caïn se releva d’un bond et plus rapide que l’éclair pris une flèche et banda son arc. Il n’eut pas le temps de viser que sa cible avait déjà bondit derrière le rocher. ENFOIRE !! Ils étaient donc repérés depuis le début !
Il commença à se décaler. Pendant ce temps Gomr, Anton et Bruleck commençait à l’encercler. Il voyait de nouveau sa cible mais Gomr était trop près. Il avançait courageusement le bouclier en avant. N’était-ce pas lui qui hier évoquait l’inconscience ? L’imbécile ! Le coup ne tarda pas, le fameux mur infranchissable vola en éclat et Gomr sous la violence du choc fut propulsé trois pas en arrière. Le pauvre avait sûrement le bras cassé. Mais désormais il pouvait viser. Il se remis en position, banda. Un regard, et sa cible fonça sur Anton derrière le rocher. Le son d’une lame qui fend l’air. Bruit de métal. Un cri. La situation était au plus mal. C’est à ce moment qu’il entendit un rugissement puissant qui lui glaça les entrailles. L’adrénaline avait fait place à la peur, ses mains hésitaient. Bruleck toujours debout tenait position et Gomr handicapé d’un bras s’était déjà relevé. Comme sous l’effet d’une synchronisation mentale tous prirent un instant pour analyser cette situation imprévue. Un instant de trop. Caïn pu juste voir le bout de la grosse hache pêcher le pauvre Gomr par le bas, ce qui eu pour effet de le renvoyer là où il était quelques secondes plus tôt. Il ne s’en relèverait pas cette fois.
Désormais, il le savait, la fin c’était pour l’honneur. A deux les chances étaient quasi nulles. Ils avaient largement sous-estimés leur adversaire. Les Orcs étaient des brutes certes, mais il possédait néanmoins une maîtrise du champ de bataille à laquelle ils ne s’étaient pas du tout préparés. D’un coup il vit Bruleck sortir du rocher, esquivant une attaque furieuse. Il cherchait à le faire sortir de sa cachette. L’idée valait le coup, il commença donc à tourner arc à la main en espérant une seconde de battement. Mais l’Orc le savait là, et sitôt sortit il se remettait derrière, gardant toujours un œil sur lui. Au jeu de patience qui sortirai vainqueur ? La réponse ne tarda pas. Un cri de douleur retentit, comme faisant écho aux précédents. Il eu juste le temps de voir son dernier compagnon et ami reculer pour se prendre un coup qui lui déchira le torse.
Il était seul. Il respira. Il n’en avait plus pour longtemps. L’Orc ne serait pas assez stupide pour se découvrir, il l’avait prouvé. Il attendit donc que l’un d’eux se décide à dénouer la situation. Son arc toujours prêt, il scrutait patiemment la silhouette du rocher. Soudain une ombre sortit ! Il banda son arc ! C’était Bruleck ! Comment… ? Non, Gomr se tenait à ses côtés et tout deux avançait doucement comme des pantins désarticulés. La lueur d’espoir qu’il avait eu à l’instant n’ajouta que plus d’horreur à la scène qui se tenait devant lui. Si contre un tel monstre ni la force ni la patience ne pouvait l’emporter, ne restait que la course ! Il couru donc. Couru. Un éclair de douleur. Il était touché. Son épaule lui cuisait et le choc le fit trébucher. Un tremblement. Etait-ce son cœur qui battait si fort ou les pas de la bête qui furieusement chargeait sur lui ? Il sorti sa belle dague, la lame lançait des éclairs froids autour de lui. Il ne comptait pas tellement s’en servir. Il la voulait juste là, dans sa main. Il se retourna et eu juste le temps de voir un gros poing fermé puis…
Alors que la nuit avait repris le dessus, la lueur de la lune avait repris ses éclats argentés et laissait à peine supposer l’horreur de la bataille qui avait fait rage quelques heures plus tôt. Seuls de discrets soupir perturbait encore le calme qui régnait habituellement à cette heure. Là, au milieu des herbes, tel un oiseau abattut, un jeune homme pleurait son corps qui souffrait, ses amis perdus et son courage déchu. Il n’avait rien pu faire. Il n’avait pu qu’écouter les cris de ses compagnons, le son de la bataille et de la chair tranchée. Mais il était en vie. Avait il encore des côtes intact ? Rien que respirer lui était torture. Mais il ne pouvait rester là, il ne pouvait refuser la chance qui lui était donné à lui de continuer. Alors lentement, douloureusement, il se traîna hors de la clairière. Il repartit dans la forêt.